Entretien avec Owain Park
Owain Park - © Andrew Wilkinson
Dans le cadre de l’édition 2026 du festival Songes de Nuits d’Été, vous dirigerez l’ensemble La Sportelle lors de deux concerts les 4 et 6 août, pour présenter :
- Contemplation, lors du concert d’ouverture, en la cathédrale de Bazas le mardi 4 août, avec 13 chanteurs a capella
- Media Vita, le jeudi 6 août en l’église de Bernos-Beaulac, avec 9 chanteurs a capella
Ces deux programmes partagent une structure commune, allant du chant grégorien à la musique de notre temps. Mais ils s’articulent autour de thèmes très différents. Comment définiriez-vous la différence d’atmosphère ou le « scénario » émotionnel de ces deux parcours ? Que diriez-vous au public pour lui expliquer qu’il va vivre deux moments très différents ? Comment avez-vous choisi les pièces de Media Vita afin qu’elles résonnent spécifiquement en contraste avec celles de Contemplation ?
OWAIN PARK : Lorsque j’ai conçu Media Vita, je voulais que le répertoire soit lié par une idée plutôt que par une période. Au fil des siècles, les compositeurs sont revenus au plain-chant comme source d’inspiration, et ce fil conducteur traverse tout le programme, reliant des œuvres qui pourraient autrement sembler très éloignées les unes des autres.
La différence entre ces deux programmes réside dans la durée pendant laquelle nous nous concentrons sur une vision particulière. Pour reprendre l'analogie d'une visite dans une galerie d'art, Media Vita nous invite à passer du temps devant un seul tableau, à l'observer sous différents angles et à découvrir de nouveaux détails à chaque fois que nous y revenons. Contemplation, en revanche, s'apparente à la visite de toute une galerie, où l'on découvre une succession d'images et d'émotions dans le cadre d'une réflexion plus large sur le sens de la vie.
La richesse de la composition contemporaine pour la voix :
Loin du cliché d’une musique contemporaine froide ou inaccessible, la voix inspire de magnifiques œuvres, plébiscitées tant par les artistes que par le public.
Qu'est-ce qui rend la composition contemporaine pour chœur si vivante et si riche ?
O. P. : L'un des grands avantages de la musique vocale est qu'elle part des mots. Que le texte soit sacré, poétique ou profondément personnel, la musique naît du langage et du sens. Lorsque nous répétons des œuvres contemporaines, nous prenons le temps d'explorer la poésie et les idées qui ont inspiré le compositeur, car la compréhension du texte est souvent la clé pour comprendre la musique.
Les compositeurs contemporains sont également capables de puiser dans des siècles de tradition chorale tout en s'exprimant d'une voix résolument moderne. Ils peuvent faire référence au plain-chant, à la polyphonie de la Renaissance ou à l'harmonie romantique, tout en créant quelque chose d'entièrement nouveau. Cette combinaison d'héritage et d'innovation confère à la musique chorale contemporaine une richesse et une expressivité extraordinaires. À son meilleur, la musique contemporaine n'est pas difficile parce qu'elle est nouvelle ; elle est passionnante parce qu'elle nous invite à percevoir des émotions familières d'une manière nouvelle.
S'imprégner du lieu, du patrimoine et de l'acoustique :
Interpréter de la musique chorale chrétienne — du Moyen Âge au XXIe siècle — prend tout son sens dans un lieu de culte. Vous vous produirez dans deux lieux aux caractéristiques très différentes : la majestueuse cathédrale de Bazas, vaste et résonnante, et l'église plus intime de Bernos-Beaulac. Au-delà de l’adéquation évidente du répertoire à ces églises, comment adaptez-vous votre direction à des acoustiques et des réverbérations aussi contrastées ?
O. P. : En tant que musiciens, nous nous adaptons constamment aux lieux changeants. Pour les chanteurs en particulier, le bâtiment fait partie intégrante de l’instrument : nos voix résonnent dans l’espace et interagissent avec ses caractéristiques acoustiques.
Mon rôle en tant que chef est d'aider l'ensemble à tirer parti de cette acoustique plutôt que de lutter contre elle. Dans une grande cathédrale aux résonances riches comme celle de Bazas, cela peut signifier laisser davantage d'espace dans la musique afin que les harmonies puissent s'épanouir. Dans une église plus intime, nous pouvons souvent communiquer avec plus d'immédiateté. Il s'agit généralement d'ajustements subtils au niveau du rythme, de l'équilibre et du phrasé, mais ils peuvent faire une différence notable dans l'expérience de l'auditeur.
Le genius loci :
Cet esprit qui émane de la pierre historique – peut-il également influencer le positionnement des chanteurs et vous inciter à expérimenter en cette matière ? Allez-vous jouer avec l’architecture de la nef, du chœur ou des bas-côtés pour faire voyager le son, envelopper le public et ainsi bousculer la perception de l’auditeur ?
O.P. Il est important de mettre en valeur l’architecture des bâtiments et d’explorer différents espaces à l’intérieur de ceux-ci afin d’enrichir l’expérience de l’auditeur. Il y a quelque chose de magique à entendre des voix émerger d’une allée lointaine ou d’un endroit hors de notre champ de vision. Lorsque nous ne pouvons pas voir d’où vient le son, nos oreilles se tendent davantage et notre imagination s’invite dans le spectacle.
Ces bâtiments n’ont jamais été conçus pour être de simples salles de concert neutres ; ils possèdent leur propre caractère et leur propre histoire. En laissant le son se propager dans l’espace, nous pouvons mettre en lumière différents aspects tant de l’architecture que de la musique, créant ainsi des moments qui ne pourraient tout simplement pas exister ailleurs.
Et plus généralement, comment instaurer un dialogue entre patrimoine matériel et immatériel, entre ces pierres anciennes et ce répertoire sacré, qui va du chant grégorien à la création contemporaine ?
O.P. : Je considère les artistes comme les gardiens d’une tradition vivante. Nous redonnons vie à des œuvres qui existent depuis des siècles, parfois dans des bâtiments tout aussi anciens. Il y a quelque chose de particulier à écouter cette musique dans des lieux pour lesquels elle a, pour la plupart, été initialement composée.
Dans le même temps, notre responsabilité ne consiste pas seulement à préserver ces œuvres, mais aussi à leur redonner vie et à leur donner un sens aujourd’hui. Les pierres de ces édifices nous relient au passé, tandis que les voix des artistes de notre temps relient ce passé au moment présent. En ce sens, chaque représentation devient un dialogue entre le patrimoine matériel et immatériel.
Owain Park, chanteur, chef et compositeur :
Comment ces trois facettes dialoguent-elles en vous, entre empathie technique et compréhension de l'architecture de l'œuvre ?
O.P. :Je vois de la musique partout où je vais – de la canopée ondulante des arbres que j’aperçois depuis la fenêtre d’un train au rythme des marées au bord de la mer. En tant que compositeur, ces observations se transforment souvent en idées musicales. En tant que chanteur, je comprends ce que ces idées font ressentir de l’intérieur, et en tant que chef d’orchestre, j’aide à leur donner vie collectivement. Savoir lire la partition est important, mais s’y tenir trop strictement, c’est oublier le rôle que jouent les interprètes dans sa création. Nous avons la carte, mais il existe une infinité de façons d’explorer le paysage.
Le fait d’être chanteur a-t-il une influence notable sur votre écriture pour la voix ? Et sur la manière dont vous « façonnez » le son du chœur lorsque vous dirigez ?
O.P. : Tout à fait. Le fait d’être chanteur me permet de comprendre instinctivement ce qui est naturel et gratifiant à chanter, ainsi que les défis concrets auxquels sont confrontés les interprètes. En tant que compositeur, cela m’aide à écrire une musique à la fois expressive et idiomatique. En tant que chef, cela influence la manière dont je façonne le son d’un ensemble, car je comprends l’expérience physique et émotionnelle que représente la production de ce son au sein même du chœur. Au final, cela favorise une approche collaborative : plutôt que d’imposer une interprétation, j’essaie de créer les conditions dans lesquelles les chanteurs peuvent donner le meilleur d’eux-mêmes.
Lorsque vous composez, vous inspirez-vous d'un ensemble vocal en particulier ?
O.P. : En général, j'écris pour des ensembles que j'ai entendus en direct, car cela me permet d'imaginer leur sonorité pendant que je compose. Chaque ensemble possède sa propre empreinte vocale : sa propre harmonie, sa propre couleur et sa propre personnalité. Le fait d'avoir cette sonorité à l'oreille me donne l'impression d'écrire pour de vraies personnes plutôt que pour des voix abstraites sur une partition.
Owain Park - © Tom Gradwell
Vous dirigez des formations de taille très variée, allant des grands chœurs à des groupes beaucoup plus intimistes comme votre propre ensemble, The Gesualdo Six.
On imagine que le lien humain et la manière de « sculpter » le son ne sont pas les mêmes avec un grand ensemble qu’avec un groupe de solistes où chaque voix est mise en avant. Qu’appréciez-vous le plus dans votre travail avec La Sportelle ?
O.P. : Les techniques à adopter varient selon la taille des groupes, notamment en raison des distances physiques qui les séparent. Diriger un ensemble de chambre est très différent de diriger une chorale ou un orchestre au complet. Nous essayons parfois de travailler sans chef, ce qui incite les chanteurs à s'écouter encore plus attentivement les uns les autres.
Ce qui me passionne le plus dans ma collaboration avec l’EnsembleLa Sportelle, c’est cette alliance entre intimité et souplesse. Au sein d’un petit groupe de chanteurs hautement qualifiés, chaque voix apporte une couleur propre au son de l’ensemble, créant ainsi une merveilleuse atmosphère de musique de chambre. La communication, l’écoute et le sens des responsabilités sont particulièrement développés. Cela nous permet de réagir instinctivement à l’acoustique, à l’architecture et les uns aux autres, donnant ainsi naissance à des représentations qui semblent spontanées et vivantes.
Lorsque vous concevez un programme aussi singulier que « Media Vita », qui couvre plusieurs siècles, est-ce finalement le regard du compositeur qui vous aide à tisser ce fil invisible entre les époques, comme si vous recréiez une œuvre entièrement nouvelle à partir de morceaux existants ?
O.P. : Lorsque l’on travaille sur un recueil de pièces, disons une quinzaine de compositions différentes, il est essentiel que l’ordre soit soigneusement pensé pour emmener l’auditeur dans un voyage où il a le sentiment de cheminer aux côtés des interprètes. Parfois, j’ose des juxtapositions saisissantes, pour tenir tout le monde en haleine ! Dans Media Vita, prenez le triptyque Górecki – Purcell – MacDonald. Des musiques séparées par des siècles, des styles et des contextes, mais qui, ensemble, créent un arc dramatique unique qui semble tout à fait naturel une fois entendu. Je trouve la création de ces moments sonores infiniment fascinante, et j’espère que le public prendra plaisir à nous accompagner dans ce voyage !