Trois questions à nariné simonian

 

Musicienne complète et clavieriste, vous êtes plus particulièrement organiste. Comment en êtes vous venue à découvrir le piano forte ?

Nariné Simonian :

C’est avant tout par désir de découvrir les instruments d’origine. Très tôt, cette curiosité m’a conduit vers les instruments historiques. À 18 ans, j’ai commencé l’orgue et à jouer le répertoire baroque sur des orgues d’époque Flentrop à Erevan, une expérience qui m’a amené à approfondir mes connaissances en organologie.

J’ai alors compris qu’on ne peut pas véritablement interpréter Carl Philipp Emanuel Bach, Haydn ou même Mozart sans connaître les instruments viennois d’origine, pour lesquels leur musique a été conçue. C ’est à partir de ma formation initiale de pianiste que je me suis progressivement tourné vers les instruments historiques afin de mieux comprendre et servir ce répertoire.

Cet instrument viennois date de l’époque de Beethoven. Celui-ci aurait pu l’entendre ou le jouer. En quoi l’apparition du piano forte a-t-elle pu ouvrir un potentiel nouveau au compositeur ?

N. S. : Il n’y a pas, à proprement parler, d’« apparition du pianoforte » dans la vie de Beethoven, puisqu’il n’a connu que cela avant de découvrir Erard, Johann Andreas Stein, ou Nannette Streicher (née Stein), qui avait son atelier à Vienne avec son mari Johann, également facteur. Beethoven entretenait avec le couple Streicher une relation étroite ; ils lui fournirent plusieurs instruments et l’aidèrent souvent dans la vie quotidienne. Et Conrad Graf bien entendu. Le pianoforte était donc, pour lui, l’instrument du quotidien. Mais en matière d’innovation, l’apparition du piano forte au XVIIIe siècle permettait une variété dynamique accrue comparé au clavecin, au Hammerflugel , au virginal… ouvrant un spectre qui, du pianissimo au fortissimo, a enrichi l’expression musicale.

Les techniques de jeu nouvelles ont pu se developper, telles le legato et le staccato, ouvrant le champs à des styles de jeu plus virtuoses et plus riches, profitant de la capacité à faire ressortir plus explicitement les harmoniques et les voix différenciées, à projeter des émotions plus nuancées au service de la narration voire de la déclamation sonores. Nous avons aujourd’hui la chance de disposer de cet instrument très rare et recherché pour entendre les sonorités d’origine.

Tout pianiste peut-il jouer le pianoforte ou, cela nécessite-t-il une technique particulière ?

N. S. : IUn pianiste, au sens moderne du terme, ne peut pas nécessairement aborder le pianoforte d’emblée. Pour ma part, la pratique de différents types d’orgues , baroques, romantiques ou néoclassiques, m’a permis de développer une capacité d’adaptation aux claviers, aux sonorités et aux modes de projection du son.

Le pianoforte est un instrument exigeant, qui demande une approche très différente de celle du piano moderne. On n’y retrouve pas la même sensation de poids dans la touche. Les marteaux sont d’une conception entièrement différente, leur taille et leur masse n’ont rien de comparable avec celles d’un piano moderne, et l’attaque de la note s’en trouve profondément modifiée. Vous pourrez d’ailleurs l’observer des le premier regard sur les instruments.

Jouer du pianoforte nécessite donc une véritable rééducation du geste : il faut adapter le poids du corps, le toucher, la vitesse d’enfoncement des touches et la manière de produire le son. Il ne s’agit pas simplement de jouer sur un autre instrument, mais d’adopter une autre technique et une autre conception du clavier.